11.03.2009
White as the snow (suite)
(suite du texte ci dessous)
N'allez pas croire pour autant que je ne sache rien de ma vie. Il y a des bribes, des images, des sons qui restent gravés en moi, franchissant les limites de ma mémoire malade.
Je me vois à 8 ans, assise sur le tapis du salon. Du Ray Charles passe en fond sur le vieux tourne-disque. J'aime beaucoup cette chanson. Vous savez, celle qui fait « I believe, yes I believe » et où Ray lui-même a enregistré les voix des trois choristes absentes grâce à la technologie naissante de l'époque. Ray Charles chante donc de son timbre chaud sur deux octaves pendant que je joue à un jeu de construction. 
De manière étrange, je me vois de manière très précise à cet âge là. Moi à 8 ans, enfant sauvage à la lèvre fendue, les muscles secs et saillants, mon regard noir se posant sur toute chose d'un air effarouché. On m'a souvent parlé de ce regard qui, paraît-il, m'a longtemps desservi. C'est pourtant la seule chose qui n'a jamais changé en moi. Le peu de photos que j'ai d'avant « l'accident » tendent à confirmer ces assertions.
Mais je m'égare, encore une fois. Je parle, je parle... voilà près d'une heure que vous êtes là et je ne vous ai rien proposé à boire. Vous ne voulez rien vous êtes sûr ? Pas même un chocolat chaud ? Ou du curaçao bleu piqué dans l'armoire du père ? Pardonnez mon sourire, mais ce souvenir est encore assez vivace dans ma mémoire... Le curaçao bleu... quand j'évoque cette boisson, les images viennent dans ma tête en couleurs réelles. Moi et Alban. Enfants fous d'amour. Main dans la main. Nous allions voler cet alcool interdit à la couleur pour nous si pittoresque et nous nous enivrions ensemble. Sur le tapis du salon. Jeux interdits aux vapeurs d'alcool.
Mais je m'égare à nouveau. Je ne vous ai même pas demandé votre nom. Vous ne souhaitez pas me le dire ? Vraiment ? Quel dommage. Par instants, vous me faites penser à mon cher Alban.
Nous construisions souvent des cabanes dans la forêt. Nous courrions pieds nus sur la grève au soleil couchant. Devant nous, chaque soir s'étendait le paysage industriel teinté de nature sombre. Le port aux vapeurs glauques étirait ses volutes de fumée depuis le soir des cargos jusqu'à nos pieds nus sales entrelacés. Je me souviens que nous grelottions dans l'humidité du soleil couchant.
Pardon ? Vous voulez que je vous parle de « l'accident » ? C'est amusant de constater à quel point cette histoire intéresse les gens.
Alors qu'il serait tellement plus intéressant pour vous d'en comprendre la cause. Car voyez-vous, on ne fait vraiment bien souffrir que soi-même. Et quand on est enfant, quel moyen a-t-on d'écraser le mal que l'on nous fait ? La cible première, la plus facile et la plus accessible, c'est nous-même. Détruire. L'humain ne sait faire que ça. Ce qu'il a entre ses mains, il le casse. Pourquoi l'enfant détruit-il son jouet préféré ? Pourquoi la mère désespérée jette-t-elle sa fille par la fenêtre dans l'espoir vain de la sauver ? Nous touchons, et nous tuons. Nous ne sommes bons qu'à ça. On recouvre nos propres malheurs par une autre couverture de souffrance. Il est tellement plus facile de tuer que de croire en l'amour éventuel que d'autres pourraient nous porter. Si je te tue, tu es à moi. Pour toujours. Vous saisissez ?
Dans mon cas, je pense pouvoir me vanter d'avoir fait un travail propre et abouti. J'ai tout tué. Tout détruit. Chaque parcelle de mon âme et de mon corps qui auraient pu m'être utile.
Le travail le plus fastidieux a été d'effacer soigneusement et consciencieusement ma mémoire, comme on formate un disque dur. Après bien sûr, l'astuce consiste à ne rien réécrire dessus. Une bonne mémoire morte. Vide.
Inexistante.
Qui fait de moi un être impossible à atteindre.
Oh bien sûr, me direz-vous il existe des solutions pour connaître le passé. C'est d'ailleurs pourquoi vous voyez toutes ces coupures de journaux suspendues à mon mur. Certaines me concernent, paraît-il.
C'est du moins ce que ne cessaient de répéter les adultes du centre de rétention pour mineur, à l'époque. Tous ceux-là étaient bien décidés à me guérir de ma « maladie ». Ce terme m'a toujours particulièrement amusée. Est-ce moi qui suis malade, ou bien l'humanité tout entière qui se noie dans ses propres miasmes ? Je regarde parfois à travers les murs épais qui encadrent ma fenêtre les humains de ma ville. Ils vont et viennent, courent et pleurent, passent leur temps à essayer de guérir leur propre « maladie » pour tenter d'atteindre quelque chose qu'eux-mêmes ne définissent pas clairement. Ils grouillent comme les synapses courent le long de notre système nerveux. Ils se pressent vers le vide comme les lemmings qui se jettent des falaises en nuées silencieuses. Il se raccrochent à leurs univers magiques pour essayer d'enfin voir le jour.
Pourtant, la réalité est ici.
La réalité, c'est l'enfant de ce fait divers imprimé sur du papier de mauvaise qualité qui hurle pendant des heures au fond d'un puit. Vous pouvez décrocher l'article puiqu'il semble retenir votre attention.
Il est amusant de voir à quel point l'absence d'encombrement dans mon cerveau me permet de me projeter au travers des histoires des autres. Je lis cet article tous les matins, et tous les matins il me semble entendre les hurlements du garçonnet résonner au fond de mon crâne.
C'est étrange non ?
Ne me regardez pas avec cet air de dégoût. Vous et moi savons fort bien que nous ne sommes pas si différents. Pourquoi s'occuper des fous si on ne l'est pas un peu soi-même ?
Chacun a au fond de son cerveau un enfant prisonnier qui hurle. J'entends le votre presque aussi distinctement que j'entends le mien. Oh, ne prenez pas la peine de me répondre de cet air offusqué. Je sais bien que vous n'avez pas tué le votre. Pourtant, la mort vous démange tellement que vous êtes là, à travailler dans cet endroit sordide, à parler tous les jours avec des gens comme moi.
(suite et fin du texte dans quelques jours !)
18:24 Publié dans fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : fiction, mémoire, suite




