15.03.2009

White as the snow (fin)

Mais ne me prenez pas pour plus bête que je ne le suis. Je n'ai aucune honte à admettre le meurtre originel de mon premier Alban. Car quelle peine peut-on infliger à une enfant de huit ans ? Les années que j'ai passées dans le centre de rétention m'ont donné tout loisir d’appréhender et d'expérimenter mon art sur les autres humains que je cotoyais. Vous pensez sans doute que je suis un monstre? Vous n’avez pas vraiment tort. Pourtant, ce sont bien les gens comme vous, juges et avocats qui, émus par mon histoire, ont les premiers essayé d’aider la pauvre enfant perdue que j’étais. Vous-même sans doute auriez été touché de ma détresse. New York226.jpg

Alban, mon cher Alban, la pureté de mon enfance, avait glissé dans le puit sous mes yeux impuissants. Je ne savais pas quoi faire. Il pleurait et se débattait. Et moi, petite fille laissée à l’abandon, seule face à un père violent, je n'ai pas su réagir à temps pour trouver le secours qu'il fallait à ce pauvre enfant. Tel Ray Charles regardant son frère mourir, tétanisé, j’ai vu mon pauvre Alban étouffer dans l’eau croupie du puit de notre jardin.

Ah, le souvenir de cette journée... je n'ai pu me résoudre à l'effacer. Le frisson d'adrénaline orgasmique quand j'ai frappé Alban. L'odeur de son sang. De sa peur. Son regard furieux et terrifié. Il a essayé de se débattre, pensez-vous. Je n'avais pas envie que cette première fois soit offerte, trop facile. Peu m'importait sa force physique. J'avais pour moi la violence que seuls possèdent ceux qui n'ont pas de règles. Avec un simple morceau de bois, j'ai maîtrisé ce corps infantile. Le plus dur a été de le jeter dans le puit. Il pesait lourd, aussi lourd que les animaux morts dont mon père se débarassait à l'abattoir. Je me souviens avec jouissance du bruit sourd que son corps a fait en heurtant le fond du puit. Il n'était pas encore mort, bien sûr. Il n'y a que les innocents pour croire qu'un corps est fragile à ce point. Oh, l'attente insupportable qui s'en est suivie ! Il a mis trois heures, trois heures le croirez-vous, seulement pour se réveiller. En simple débardeur, je grelottais dans la nuit teintée d'embruns glacés. Puis vinrent les premiers gémissements. Puis les cris. Et les supplications. Des heures durant, je tremblais d'excitation, me penchant régulièrement au dessus du puit pour voir son petit corps défiguré tendre vers moi des mains ensanglantées.

La suite, vous la connaissez.

La maison qui brûle, la malheureuse enfant hurlant qu'elle n'avait plus personne, que tout le monde était mort. Avec quel soin les adultes du foyer ont pris soin de moi !

Il s'est passé plusieurs années avant que je tue à nouveau et que l'on ne m'enferme encore, trop jeune pour être jugée...

Quand aux autres meurtres, si meutres il y a eu, vous ne pourrez bien évidemment jamais les prouver.

Comment m'accuser de quelque chose dont je ne me souviens pas moi-même ? Je vois votre visage se tordre dans une grimace d'agacement. Combien de fois exactement avons-nous eu cette discussion ? Depuis combien de mois vous heurtez-vous au mur blanc de ma mémoire creuse ?

Je sais qu'un nouveau procès va arriver bientôt, sinon vous ne seriez pas dans cet état d'exaspération. Mais sans doute, plusieurs autres que vous se sont déjà heurté au mur de mon silence. Vous pourrez m'arrêter, m'enfermer quelque temps, mais pas m'empêcher de tuer. Chaque meurtre ira retrouver le néant de ma mémoire. Quand à ces articles de journaux, je ne suis même pas sûre desquels ont trait à des crimes que j'aurais commis moi-même, à part celui de ce cher Alban. Ce n'est pas la peine d'avoir un geste de colère envers moi. On est jamais plus à l'abri qu'en prison... Mais si c'est vrai pour moi, ça l'est pour vous également.

Dites vous bien qu'ici, je ne peux pas vous atteindre. Ici vous n'êtes qu'un homme parmi tant d'autre, psy, flic ou avocat, je me contrefous de votre fonction.

Pour vous, ici je ne suis qu'une folle, une erreur de la nature supplémentaire qu'il faut trouver un moyen de faire enfermer à jamais.

Mais d'ici quelques jours, quelques semaines, quelques mois tout au plus, je serai de nouveau dans la rue, en train de me mêler aux autres humains de la ville.

Vous ais-je déjà dit que les humains qui courent dans les rues m'ont toujours fait penser aux lemmings se jetant du haut des falaises en nuées disciplinées et sans espoir ? Oui, vous le saviez déjà ?

Il faut m'excuser, ma mémoire a parfois du mal à fonctionner normalement.

En tout cas, s'il vous arrive de me croiser parmi les lemmings, en haut d'une falaise, croyez-moi que ne ne serai plus pour vous cette prisonnière un peu génante sur qui vous posez un regard plein d'aversion. Non. D'ici quelques jours, je serai pour vous l'ennemi, le danger. La peur à l’état brut. Je vous vois déjà très clairement à mes pieds, en train de me supplier une pitié qui m’est de toute manière inconnue

Et vous, que serez-vous pour moi ? Mais voyons, comme tous les autres, vous allez être mon cher Alban, cher, cher amour, qui me regarde de ses tendres yeux bleus du fond d'un puit. Vous serez l'homme au regard mort, soumis à ma violence sans limite, obligé de jouer dans ma réalité où il n'y a plus de règles. Vous trouverez enfin en vous la réponse qui vous tarode. Pourquoi la mort vous fascine tant. La mort, c'est moi, et vous la regardez actuellement dans les yeux. Mais oh... Pourquoi vous levez-vous ? Vous partez déjà ? Quel dommage, moi qui commençais pourtant à me délecter de votre compagnie. J'espère que je ne vous ai pas

effrayé ? Non ne vous en défendez pas, je vois vos yeux rouler follement à l'intérieur de vos orbites. Quel dommage vraiment quel dommage... de si beaux yeux bleus... Il ne faudrait pas qu'il sortent de leur emplacement, flottant comme des poissons morts à la surface d'un puit... Vous partez vraiment ? Et moi qui ne vous ai rien offert à boire, quelle étourdie je fais !

Mais vous devez vous sauver je comprends bien... je ne vous retiens pas... de toute façon quelle importance puisque dans quelques minutes, quelques heures tout au plus, je vous aurai effacé de ma mémoire. Et puis qui sait, nous serons peut-être amené à nous revoir. En tout cas, si vous passez un jour près d'un puit où je me trouve, n'hésitez pas à me rappeler cette conversation. J'aurai le plus grand plaisir à discuter avec vous. Nous pourrons peut-être évoquer ensemble nos souvenirs autour d'un curaçao bleu.

Mais vous devez fuir bien sûr je comprends.

A bientôt sans doute. Ne vous cognez pas la tête en sortant. Vous qui êtes si grand, vous êtes sans doute lourd à porter comme un animal mort. Mais nous étudierons ça en temps voulu, car pour l'instant vous me semblez pressé, presque aux abois. Partez partez. Le disque dur de mon cerveau tourne maintenant au ralenti. Quand vous aurez passé cette porte, vous n'existerez plus. Comme tous les autres, vous ne serez bientôt plus qu'un peu d'encre sur du papier de mauvaise qualité accroché à mon mur.

Alors jusqu'à la prochaine fois, adieu.