15.03.2009
White as the snow (fin)
Mais ne me prenez pas pour plus bête que je ne le suis. Je n'ai aucune honte à admettre le meurtre originel de mon premier Alban. Car quelle peine peut-on infliger à une enfant de huit ans ? Les années que j'ai passées dans le centre de rétention m'ont donné tout loisir d’appréhender et d'expérimenter mon art sur les autres humains que je cotoyais. Vous pensez sans doute que je suis un monstre? Vous n’avez pas vraiment tort. Pourtant, ce sont bien les gens comme vous, juges et avocats qui, émus par mon histoire, ont les premiers essayé d’aider la pauvre enfant perdue que j’étais. Vous-même sans doute auriez été touché de ma détresse. 
Alban, mon cher Alban, la pureté de mon enfance, avait glissé dans le puit sous mes yeux impuissants. Je ne savais pas quoi faire. Il pleurait et se débattait. Et moi, petite fille laissée à l’abandon, seule face à un père violent, je n'ai pas su réagir à temps pour trouver le secours qu'il fallait à ce pauvre enfant. Tel Ray Charles regardant son frère mourir, tétanisé, j’ai vu mon pauvre Alban étouffer dans l’eau croupie du puit de notre jardin.
Ah, le souvenir de cette journée... je n'ai pu me résoudre à l'effacer. Le frisson d'adrénaline orgasmique quand j'ai frappé Alban. L'odeur de son sang. De sa peur. Son regard furieux et terrifié. Il a essayé de se débattre, pensez-vous. Je n'avais pas envie que cette première fois soit offerte, trop facile. Peu m'importait sa force physique. J'avais pour moi la violence que seuls possèdent ceux qui n'ont pas de règles. Avec un simple morceau de bois, j'ai maîtrisé ce corps infantile. Le plus dur a été de le jeter dans le puit. Il pesait lourd, aussi lourd que les animaux morts dont mon père se débarassait à l'abattoir. Je me souviens avec jouissance du bruit sourd que son corps a fait en heurtant le fond du puit. Il n'était pas encore mort, bien sûr. Il n'y a que les innocents pour croire qu'un corps est fragile à ce point. Oh, l'attente insupportable qui s'en est suivie ! Il a mis trois heures, trois heures le croirez-vous, seulement pour se réveiller. En simple débardeur, je grelottais dans la nuit teintée d'embruns glacés. Puis vinrent les premiers gémissements. Puis les cris. Et les supplications. Des heures durant, je tremblais d'excitation, me penchant régulièrement au dessus du puit pour voir son petit corps défiguré tendre vers moi des mains ensanglantées.
La suite, vous la connaissez.
La maison qui brûle, la malheureuse enfant hurlant qu'elle n'avait plus personne, que tout le monde était mort. Avec quel soin les adultes du foyer ont pris soin de moi !
Il s'est passé plusieurs années avant que je tue à nouveau et que l'on ne m'enferme encore, trop jeune pour être jugée...
Quand aux autres meurtres, si meutres il y a eu, vous ne pourrez bien évidemment jamais les prouver.
Comment m'accuser de quelque chose dont je ne me souviens pas moi-même ? Je vois votre visage se tordre dans une grimace d'agacement. Combien de fois exactement avons-nous eu cette discussion ? Depuis combien de mois vous heurtez-vous au mur blanc de ma mémoire creuse ?
Je sais qu'un nouveau procès va arriver bientôt, sinon vous ne seriez pas dans cet état d'exaspération. Mais sans doute, plusieurs autres que vous se sont déjà heurté au mur de mon silence. Vous pourrez m'arrêter, m'enfermer quelque temps, mais pas m'empêcher de tuer. Chaque meurtre ira retrouver le néant de ma mémoire. Quand à ces articles de journaux, je ne suis même pas sûre desquels ont trait à des crimes que j'aurais commis moi-même, à part celui de ce cher Alban. Ce n'est pas la peine d'avoir un geste de colère envers moi. On est jamais plus à l'abri qu'en prison... Mais si c'est vrai pour moi, ça l'est pour vous également.
Dites vous bien qu'ici, je ne peux pas vous atteindre. Ici vous n'êtes qu'un homme parmi tant d'autre, psy, flic ou avocat, je me contrefous de votre fonction.
Pour vous, ici je ne suis qu'une folle, une erreur de la nature supplémentaire qu'il faut trouver un moyen de faire enfermer à jamais.
Mais d'ici quelques jours, quelques semaines, quelques mois tout au plus, je serai de nouveau dans la rue, en train de me mêler aux autres humains de la ville.
Vous ais-je déjà dit que les humains qui courent dans les rues m'ont toujours fait penser aux lemmings se jetant du haut des falaises en nuées disciplinées et sans espoir ? Oui, vous le saviez déjà ?
Il faut m'excuser, ma mémoire a parfois du mal à fonctionner normalement.
En tout cas, s'il vous arrive de me croiser parmi les lemmings, en haut d'une falaise, croyez-moi que ne ne serai plus pour vous cette prisonnière un peu génante sur qui vous posez un regard plein d'aversion. Non. D'ici quelques jours, je serai pour vous l'ennemi, le danger. La peur à l’état brut. Je vous vois déjà très clairement à mes pieds, en train de me supplier une pitié qui m’est de toute manière inconnue
Et vous, que serez-vous pour moi ? Mais voyons, comme tous les autres, vous allez être mon cher Alban, cher, cher amour, qui me regarde de ses tendres yeux bleus du fond d'un puit. Vous serez l'homme au regard mort, soumis à ma violence sans limite, obligé de jouer dans ma réalité où il n'y a plus de règles. Vous trouverez enfin en vous la réponse qui vous tarode. Pourquoi la mort vous fascine tant. La mort, c'est moi, et vous la regardez actuellement dans les yeux. Mais oh... Pourquoi vous levez-vous ? Vous partez déjà ? Quel dommage, moi qui commençais pourtant à me délecter de votre compagnie. J'espère que je ne vous ai pas
effrayé ? Non ne vous en défendez pas, je vois vos yeux rouler follement à l'intérieur de vos orbites. Quel dommage vraiment quel dommage... de si beaux yeux bleus... Il ne faudrait pas qu'il sortent de leur emplacement, flottant comme des poissons morts à la surface d'un puit... Vous partez vraiment ? Et moi qui ne vous ai rien offert à boire, quelle étourdie je fais !
Mais vous devez vous sauver je comprends bien... je ne vous retiens pas... de toute façon quelle importance puisque dans quelques minutes, quelques heures tout au plus, je vous aurai effacé de ma mémoire. Et puis qui sait, nous serons peut-être amené à nous revoir. En tout cas, si vous passez un jour près d'un puit où je me trouve, n'hésitez pas à me rappeler cette conversation. J'aurai le plus grand plaisir à discuter avec vous. Nous pourrons peut-être évoquer ensemble nos souvenirs autour d'un curaçao bleu.
Mais vous devez fuir bien sûr je comprends.
A bientôt sans doute. Ne vous cognez pas la tête en sortant. Vous qui êtes si grand, vous êtes sans doute lourd à porter comme un animal mort. Mais nous étudierons ça en temps voulu, car pour l'instant vous me semblez pressé, presque aux abois. Partez partez. Le disque dur de mon cerveau tourne maintenant au ralenti. Quand vous aurez passé cette porte, vous n'existerez plus. Comme tous les autres, vous ne serez bientôt plus qu'un peu d'encre sur du papier de mauvaise qualité accroché à mon mur.
Alors jusqu'à la prochaine fois, adieu.
16:32 Publié dans fiction | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : fiction, mémoire, fin
11.03.2009
White as the snow (suite)
(suite du texte ci dessous)
N'allez pas croire pour autant que je ne sache rien de ma vie. Il y a des bribes, des images, des sons qui restent gravés en moi, franchissant les limites de ma mémoire malade.
Je me vois à 8 ans, assise sur le tapis du salon. Du Ray Charles passe en fond sur le vieux tourne-disque. J'aime beaucoup cette chanson. Vous savez, celle qui fait « I believe, yes I believe » et où Ray lui-même a enregistré les voix des trois choristes absentes grâce à la technologie naissante de l'époque. Ray Charles chante donc de son timbre chaud sur deux octaves pendant que je joue à un jeu de construction. 
De manière étrange, je me vois de manière très précise à cet âge là. Moi à 8 ans, enfant sauvage à la lèvre fendue, les muscles secs et saillants, mon regard noir se posant sur toute chose d'un air effarouché. On m'a souvent parlé de ce regard qui, paraît-il, m'a longtemps desservi. C'est pourtant la seule chose qui n'a jamais changé en moi. Le peu de photos que j'ai d'avant « l'accident » tendent à confirmer ces assertions.
Mais je m'égare, encore une fois. Je parle, je parle... voilà près d'une heure que vous êtes là et je ne vous ai rien proposé à boire. Vous ne voulez rien vous êtes sûr ? Pas même un chocolat chaud ? Ou du curaçao bleu piqué dans l'armoire du père ? Pardonnez mon sourire, mais ce souvenir est encore assez vivace dans ma mémoire... Le curaçao bleu... quand j'évoque cette boisson, les images viennent dans ma tête en couleurs réelles. Moi et Alban. Enfants fous d'amour. Main dans la main. Nous allions voler cet alcool interdit à la couleur pour nous si pittoresque et nous nous enivrions ensemble. Sur le tapis du salon. Jeux interdits aux vapeurs d'alcool.
Mais je m'égare à nouveau. Je ne vous ai même pas demandé votre nom. Vous ne souhaitez pas me le dire ? Vraiment ? Quel dommage. Par instants, vous me faites penser à mon cher Alban.
Nous construisions souvent des cabanes dans la forêt. Nous courrions pieds nus sur la grève au soleil couchant. Devant nous, chaque soir s'étendait le paysage industriel teinté de nature sombre. Le port aux vapeurs glauques étirait ses volutes de fumée depuis le soir des cargos jusqu'à nos pieds nus sales entrelacés. Je me souviens que nous grelottions dans l'humidité du soleil couchant.
Pardon ? Vous voulez que je vous parle de « l'accident » ? C'est amusant de constater à quel point cette histoire intéresse les gens.
Alors qu'il serait tellement plus intéressant pour vous d'en comprendre la cause. Car voyez-vous, on ne fait vraiment bien souffrir que soi-même. Et quand on est enfant, quel moyen a-t-on d'écraser le mal que l'on nous fait ? La cible première, la plus facile et la plus accessible, c'est nous-même. Détruire. L'humain ne sait faire que ça. Ce qu'il a entre ses mains, il le casse. Pourquoi l'enfant détruit-il son jouet préféré ? Pourquoi la mère désespérée jette-t-elle sa fille par la fenêtre dans l'espoir vain de la sauver ? Nous touchons, et nous tuons. Nous ne sommes bons qu'à ça. On recouvre nos propres malheurs par une autre couverture de souffrance. Il est tellement plus facile de tuer que de croire en l'amour éventuel que d'autres pourraient nous porter. Si je te tue, tu es à moi. Pour toujours. Vous saisissez ?
Dans mon cas, je pense pouvoir me vanter d'avoir fait un travail propre et abouti. J'ai tout tué. Tout détruit. Chaque parcelle de mon âme et de mon corps qui auraient pu m'être utile.
Le travail le plus fastidieux a été d'effacer soigneusement et consciencieusement ma mémoire, comme on formate un disque dur. Après bien sûr, l'astuce consiste à ne rien réécrire dessus. Une bonne mémoire morte. Vide.
Inexistante.
Qui fait de moi un être impossible à atteindre.
Oh bien sûr, me direz-vous il existe des solutions pour connaître le passé. C'est d'ailleurs pourquoi vous voyez toutes ces coupures de journaux suspendues à mon mur. Certaines me concernent, paraît-il.
C'est du moins ce que ne cessaient de répéter les adultes du centre de rétention pour mineur, à l'époque. Tous ceux-là étaient bien décidés à me guérir de ma « maladie ». Ce terme m'a toujours particulièrement amusée. Est-ce moi qui suis malade, ou bien l'humanité tout entière qui se noie dans ses propres miasmes ? Je regarde parfois à travers les murs épais qui encadrent ma fenêtre les humains de ma ville. Ils vont et viennent, courent et pleurent, passent leur temps à essayer de guérir leur propre « maladie » pour tenter d'atteindre quelque chose qu'eux-mêmes ne définissent pas clairement. Ils grouillent comme les synapses courent le long de notre système nerveux. Ils se pressent vers le vide comme les lemmings qui se jettent des falaises en nuées silencieuses. Il se raccrochent à leurs univers magiques pour essayer d'enfin voir le jour.
Pourtant, la réalité est ici.
La réalité, c'est l'enfant de ce fait divers imprimé sur du papier de mauvaise qualité qui hurle pendant des heures au fond d'un puit. Vous pouvez décrocher l'article puiqu'il semble retenir votre attention.
Il est amusant de voir à quel point l'absence d'encombrement dans mon cerveau me permet de me projeter au travers des histoires des autres. Je lis cet article tous les matins, et tous les matins il me semble entendre les hurlements du garçonnet résonner au fond de mon crâne.
C'est étrange non ?
Ne me regardez pas avec cet air de dégoût. Vous et moi savons fort bien que nous ne sommes pas si différents. Pourquoi s'occuper des fous si on ne l'est pas un peu soi-même ?
Chacun a au fond de son cerveau un enfant prisonnier qui hurle. J'entends le votre presque aussi distinctement que j'entends le mien. Oh, ne prenez pas la peine de me répondre de cet air offusqué. Je sais bien que vous n'avez pas tué le votre. Pourtant, la mort vous démange tellement que vous êtes là, à travailler dans cet endroit sordide, à parler tous les jours avec des gens comme moi.
(suite et fin du texte dans quelques jours !)
18:24 Publié dans fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : fiction, mémoire, suite
13.02.2009
White as the snow
Je le sais bien, ce blog semble à l'abandon... Mais apparemment agir ou écrire, il faut choisir. Quoique l'écriture n'est-elle pas une action en soi ? Toujours est-il que je n'ai pas jeté mon carnet ni mon stylo, alors voilà une fiction toute fraiche que je suis en train d'écrire, voici l'introduction.
J’ai toujours eu des problèmes avec la mémoire. Les années passent et les cycles s’enchaînent, mais dans ma mémoire, pas de prise pour le temps. Mon cerveau est comme un ordinateur sur lequel on aurait oublié de mettre de la mémoire morte. Pas de bios ni de disque dur. Dans ma tête, les choses s’écrivent et se réécrivent à l’infini. Ce que j’ai fait la semaine dernière, ce qu’on a mangé hier, où j’étais au jour de l’an, ce n’est pas la peine de me le demander. 
Et pourtant, je ne suis pas bête. J’apprends très facilement. Ma mémoire à court terme est excellente. Mon esprit est vif et toujours à l’affût de nouvelles idées. Car des idées, j’en ai. Tout le temps. Chaque seconde. Une idée formidable me traverse, mais le téléphone sonne ou je passe devant la télé, et tout disparaît. J’oublie. Ne me demandez rien, car le passé pour moi c’est l’oubli. Pas de retour en arrière. Pas d’évolution possible. Ce que je vis est déjà finit. Ne me demandez pas de retenir votre visage ni même votre nom, dans quelques instants ou quelques jours, vous n’existerez plus. Je pourrais être malheureuse de cette situation. Ce n’est pas le cas. J’avance chaque jour sur cet immense escalier. Autour de moi, rien que de la brume. A chaque pas que je fais, les marches derrière moi disparaissent. Qu’importe si je monte ou si je descends, car à chaque pas, c’est l’oubli.
Pardonnez-moi si mon discours vous semble parfois décousu.
Je dis les mots qui me viennent au fil de mes idées. Je vous ai déjà dit que les idées se bousculaient en moi comme se bousculent les gens qui courent dans le métro, ou les lemmings se jetant en rang bien ordonné dans la mer ?
Vous savez bien sûr qu’il s’agit d’une légende. Ces animaux sans cervelle subissent de lourdes pertes lors de leurs migrations, et certains membres du groupe tombent tels des poupées de chiffon dans l’indifférence générale. C’est une belle allégorie de ce que je vis au quotidien. Les idées, les émotions, les humains qui me traversent finissent tôt ou tard dans les flots opaques de ma mémoire sans que j’en éprouve le moindre regret, ni le moindre souvenir. Je ne suis pas malheureuse non, car ma force, c’est l’oubli. Avec l’oubli, pas de doute. Pas de remords. Que m’importent cet homme que je n’ai pas osé embrassé, ce frère ou cette sœur que j’aurais blessé, ces enfants qui courent autour de moi sans que je les vois ? Ce que je n’ai pas fait, je l’ai déjà oublié. Le mal que l’on m’a fait, il n’existe pas pour moi, perdu dans les marches de l’oubli.
Pardonnez-moi si mon discours vous semble décousu. Je parle toujours comme si ma vie en dépendait, comme si c’étaient les derniers mots que je prononçais. Comprenez-bien que pour moi, cette angoisse est une réalité. Dans quelques instants, j’aurai tout oublié. Le noir ou le gris de vos yeux, votre sourire crispé, mes mots et mes idées.
Je vous ai déjà dit que mes mots se bousculent dans ma tête comme les lemmings qui se jettent du haut des falaises ?
Pardonnez-moi si je vais rarement au bout de mes idées. Comprenez-moi, j’ai tellement de choses à dire et si peu de temps, si peu de temps pour moi…
C’était important pour moi de vous expliquer comment mon cerveau fonctionne pour que vous puissiez appréhender ce qui va s’ensuivre.
Imaginez mon cerveau comme un ordinateur doté seulement de mémoire vive. Pas d’espace de stockage. A chaque marche que je franchis, je dois tout réécrire.
19:28 Publié dans fiction | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : fiction, mémoire, introduction
28.11.2008
A toi #2
Ce texte fait suite à celui-ci, j'ai repris l'idée de Marie-Laetitia d'aprofondir mon sujet...
Dans la lumière sombre et bleutée de cet après-midi calme, pas un bruit ne filtre.
Rien.
Rien que moi. Le silence. Le goût du café sur mes lèvres.
Et ton absence qui résonne en moi comme résonnent encore dans ma tête les cris dans les couloirs de l’hôpital.
Combien de temps cela fait-il maintenant ? Un mois ? Un jour ? Un an ?
Cela m’importe peu.
La douleur de ton absence efface en moi toute notion du temps. Toute rationalité.
Je me dirige vers la fenêtre et je touche le rideau épais. Je n’ai même pas la force de l’ouvrir pour voir la lueur du jour. Alors je rallume une cigarette et je regarde la fumée bleue étirer ses volutes et s’écraser sur le velours sombre.
Parfois, tu sais, je me dis que l’enfant sauvage en moi existe encore. Une partie de moi reste cette petite fille farouche au regard noir. Inadaptée. Insoumise. Quand je pense à elle, et quand je pense à celle que je suis devenue, je me demande ce qui a bien pu arriver. Dans quelle faille je suis tombée. Je me demande parfois si depuis ta mort, je ne suis pas morte aussi. Si l’étincelle au fond de mes yeux sombres n’a pas été engloutie sous des milliers de larmes.
Dans la lumière sombre et bleutée de cette après midi calme, j’entends au loin des cris d’enfants.
Ouatés.
Comme dans un rêve.
Pourtant ici, il n’y a rien.
Rien que moi. Le silence. Le goût du café sur mes lèvres.
Et un autre goût amer. Celui qui me souffle qu’aucun de ces enfants n’est toi.
Tous ces enfants normaux, éclatants de santé, aucun n’est celui qui tu aurais du être.
Toi, l’enfant de mes nuits. L’enfant de mes chagrins.
Jamais tes petits pieds n’auraient pu courir pour rejoindre les autres enfants.
Jamais tu n’aurais pu te lever pour te jeter dans mes bras.
Jamais tu n’aurais sauté, dansé, joué comme le font tous les autres enfants.
Parfois, je me dis que je devrais les haïr. Détester ces enfants si beaux, si parfaits.
Mais à quoi, bon puisqu’aucun n’aurait été toi.
Alors je reste ici. A boire café sur café. A fumer cigarette sur cigarette. Les heures s’écoulent, le temps passe. Mais moi je reste ici.
Parfois, tu sais, je me revois enfant. Petite, j’étais timide. Renfermée. J’ai toujours senti qu’il me manquait quelque chose. Ou quelqu’un. Comme une plaie ouverte. Je m’imaginais souvent qu’un ange viendrait m’emmener. Je pensais que si je fermais les yeux très fort, mon dos s’ouvrirait et des ailes y pousserait. Comme ça je pourrais m’envoler et partir à la recherche de ce qui n’était pas là. Et quand j’ai su pour toi, j’ai cru que ça y était. Que mon attente était terminée. Qu’on m’avait enfin envoyé l’ange qui devrait veiller sur moi.
Dans la lumière sombre et bleutée de cette après-midi calme, pas un bruit ne filtre.
Sous le silence feutré des rideaux lourds, je suis seule et j’attends.
J’attends que passent les heures.
J’attends que passe la douleur.
J’attends que passe ce foutu mois de novembre et les jours qui l'accompagnent.
J’attends ce jour où je n’aurais plus à penser à toi.
Ce jour où ton absence, le remord et la culpabilité qui me rongent cèderont la place à d’autres espoirs. Une autre vie. D’autres enfants peut-être.
Mais pour l’instant, je pense à toi.
L’enfant qui n’aurait pas été comme les autres.
L’enfant qui aurait été le mien.
Toi, l’enfant qui ne connaîtra jamais le mois de novembre et ses lueurs sombres.
Je porterai ton souvenir en moi bien après l’hiver.
07:34 Publié dans Coup de blues | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : fiction, maternité, enfant, dépression, mélancolie, automne
22.11.2008
A toi
Pour dissiper tout malentendu, je tiens à préciser que ce texte est une FICTION.
Je marche depuis des heures dans le froid glacé de l’automne. Sous mes pas mal assurés, les feuilles mortes crissent et laissent des traces de rouille sur les pavés parisiens. Mes larmes ne coulent plus depuis longtemps. Ou peut-être se sont elles transformées en cristaux glacés que mes joues desséchées n’arrivent plus à sentir.

Cela fera bientôt un an.
Derrière moi, j’entends tes petits pas courir dans les feuilles mortes. J’entends tes petites mains les ramasser pour les collectionner et me les offrir avec un sourire démesuré. Puis j’entends ton pied qui glisse et qui dérape. Je me retourne pour t’aider, mais derrière moi le parc est vide. Seuls quelques oiseaux me regardent d’un air hagard. Le vent soulève les feuilles.
Cela fera bientôt un an.
Je reste figée au milieu du parc. Seule. Mon ventre me paraît encore douloureux. Il est étrange que mon corps porte encore en lui la trace de cette absence que mon esprit n’arrive même plus à appréhender. Il faudrait que je me retourne, que j’avance. La nuit va tomber. Il faut aussi que je pense à lui. Il va finir par s’inquiéter.
Cela fera bientôt un an.
Mes bottes claquent sur les pavés. Seul ce rythme lancinant produit par mes pas me rappelle que je suis en vie. Je passe devant un café, celui dans lequel lui et moi allions souvent au début de notre amour. Sans trop savoir pourquoi, je pousse la porte.
Cela fera bientôt un an.
Dans le bar, il n’y a que moi qui suis seule. Partout, des couples, des familles. Je regarde dans la vitre. Je te vois. Tes petites mains tentent de s’agripper au bol de chocolat chaud. Tu veux boire tout seul. Tu veux toujours tout faire tout seul. Ton sourire qui chavire mon cœur s’étend enfin quand tu arrives d’un bras tremblant à boire ta première gorgée de chocolat. Je te regarde, fière comme toutes les mères. Comme la plus heureuse de toutes les mères.
Cela fera bientôt un an.
Mon téléphone sonne pour la troisième fois déjà. C’est lui. Il s’inquiète. Il a peur pour moi. Toujours. Lui aussi a le cœur gros, je le sais. Je devrais pouvoir lui en parler, me blottir dans ses bras, me laisser réconforter par sa chaleur et son amour. Mais je ne peux pas. Car où que mes pas me portent, où que j’aille, tu es là. Toi, l’enfant idéal. L’enfant parfait. L’enfant qui n’est parfait que parce qu’il n’a vu le jour que pour le quitter aussitôt. Toi, l’enfant de mes nuits et de mes douleurs.
Cela fera bientôt un an.
Les anniversaires, les heurts, les chagrins et les je t'aime. Tout ça, tu ne le connaîtras pas. Toi qui ne connaîtras jamais la lueur de novembre. Toi qui ne joueras jamais avec les feuilles mortes, les premières neiges, les premiers boutons d’or. Toi qui ne sentiras jamais le soleil brûler ta peau, le sable te réchauffer et la mer bercer doucement tes plus belles rêveries. A toi que je n’ai pas connu, que je n’ai même pas eu le temps d’aimer, ni de serrer dans mes bras. Toi, mon enfant mort.
Toi, mon enfant parfait.
17:00 Publié dans Coup de blues | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : fiction, maternité, enfant, dépression, mélancolie, automne



