24.11.2008

Les perles de l'école

"Ah quand même, tu en as de la chance de faire le plus beau métier du monde !" Ouais ouais. Ceux qui me connaissent ou ont un temps (tant ! ouh vilaine prof la vilaine faute !! )soit peu parcouru ce blog connaissent mon opinion sur la question, donc pour une fois je ne vais pas m'étendre sur le sujet. perles_d_eleves1.jpg

Par contre, s'il est vrai que ce métier donne la plupart du temps envie de se coller une balle dans la tête ou de se pendre à un panneau de basket, il y a aussi des bons moments. Et parmi ceux-là, on trouve les perles des élèves. Cela peut être dans leurs mots, dans leurs devoirs, ou parfois juste dans leur manière d'être, mais y'a pas à dire, ces petits cons nous font parfois bien rire. Dans les moments où j'ai envie de bouffer mon cahier journal ou de leur balancer des craies à la tronche, je respire un grand coup et je me repasse le film des plus grosses bourdes ou âneries qu'ils ont pu me sortir...

Contexte: L'an dernier, quand je suis donc stagiaire, dans ma classe de CE2 de zyva, une autre stagiaire prend la classe pour faire un cours sur la préhistoire. On est 7 adultes dans la salle, dont une qui est là pour nous évaluer, donc autant dire que j'ai un peu la pression...
La maîtresse: "Quelqu'un pourrait-il nous expliquer ce qu'est la préhistoire?"
Akram: "Oui moi je sais ! La préhistoire c'est quand Jésus Christ il a marché sur la lune "
Une boîte de lexomil, 4 euros. Une bouteille de vin blanc, 7 euros. La tête que j'ai du tirer à ce moment là, ça n'a pas de prix.

Contexte: Toujours en CE2, la copie d'un élève sur une interro d'histoire.
Question: "Ecris à partir de quel évènement on considère que l'histoire à commencé."
Réponse de l'élève: (sans les fautes) "L'histoire a commencé en 1492 est s'est terminée à Charlemagne."
Une paire de lunettes pour vérifier que mes yeux fonctionnent, 200 euros. Se racheter des livres d'histoire au cas où mes informations soient erronnées, 40 euros. Le fou rire que je me suis tapé dans le métro en lisant ça, ça n'a pas de prix.

Contexte: Allez, on quitte l'élémentaire pour jeter un coup d'oeil du côté des couches culottes comme dirait Darcos. Il y a quelques jours, en petite section (3 ans donc):
Ugo: (s'approche de moi et me touche le ventre d'un air circonspect) "T'as un bébé dans le ventre toi ?"
Un abonnement à la salle de gym la plus proche de chez moi, 300 euros. Un régime slim fast spécial accéléré, 80 euros. Mes larmes de désespoir, ça n'a pas de prix.

Contexte: Toujours en petite section, à la sortie du dortoir. Les enfants ont pour consigne de faire un minimum de bruit en "salle de réveil", comme on l'appelle, pour ne pas déranger les enfants qui dorment encore. Installés à une table, quelques élèves discutent plus ou moins calmement. Soudain, Rayan laisse tomber sa craie par terre.
Rayan: Meeeeeeeeeeerde ! (et à pleins poumons je vous prie)
Là heu… juste ça n’a pas de prix…

Contexte: De retour en élémentaire, séance de vocabulaire. J'ai donné aux élèves un texte à lire. Plusieurs butent sur le même mot. Je demande à la classe si quelqu'un peut tenter de déterminer par le contexte ce que pourrait être "le Rhône".
Fady: "Oui maîtresse moi je sais ! Le Rhône c'est le truc là sur lequel le roi il s'assoit !"
15 séances d'orthophoniste pour le jeune Fady, 150 euros. Les pastilles pour la gorge après avoir hurlé à la classe de se taire, 10 euros. S'empêcher d'éclater de rire devant le pauvre môme, ça n'a pas de prix.

Voilà, c'est tout pour le moment. Mais comme l'année est loin d'être finie, à bientôt pour de nouvelles aventures écolières.

07.10.2008

... ou comment j'ai survécu à la Clis

Clis... Encore un gros mot de l'éducation nationale pour désigner pudiquement les « classes d'intégrations scolaire ». Comprendre les classes d'handicapés mentaux. Comprendre en réalité les classes « poubelles » où l'on trouve il est vrai quelques handicapés mais surtout les gamins perturbateurs, voire futurs délinquants et tellement ingérables qu'on est obligé de les sortir des classes normales. sauvons_les_clis_logo.jpgEn tant que prof débutante et remplaçante, je suis amenée à faire n'importe quel type de poste. Et quand je dis n'importe quel type... J'ai eu le doit à cette affectation d'une semaine en Clis parce que j'avais refusé un autre remplacement 10 fois pire, au collège celui là... donc j'étais au final soulagée d'avoir échappé aux « caïras » adolescents. Par un semi-hasard, le samedi matin avant la fameuse semaine, je croise la titulaire de la classe (une débutante comme moi) lors d'une des conférences à la con auxquelles nous sommes tenus d'assister. Celle-ci me rassure profondément en me déclarant « tu vas en chier, c'est trop des fous et ils mettent la misère aux remplaçants. » Je vous laisse aisément deviner l'état d'esprit serein dans lequel mon week-end s'est déroulé...


Arrive le lundi matin. L'école comme toujours est au fin fond d'une cité, les locaux sont dignes d'un mauvais sujet du JT de TF1, les adultes fument clope sur clope et les gamins se foutent sur la gueule. Je découvre rapidement la classe qui va être la mienne. Des fous m'avait-on dit, et à vrai dire le mot est faible... les insultes fusent aussi vite que les coups de poing, ça s'étrangle en classe et ça répond aux adultes avec un aplomb à faire pâlir Joey Starr... ajoutez à ça des enfants plus jeunes et vraiment handicapés qui ne comprennent rien à la vie, qui ont une hygiène déplorable et l'autonomie d'un bichon de deux semaines à qui on aurait cassé deux pattes et vous aurez une vague idée de ce à quoi ressemble une Clis. Je monte donc les escaliers avec mes élèves, les jambes tremblantes. Ils m'échappent aussitôt en courant dans les couloirs comme des forcenés. Après les avoir rattrapé péniblement, j'ouvre la porte de la classe.... Il est étonnant de constater comme dans les moments critiques, on pense à des choses bizarres. Sur le pas de la porte, mon sac encore sur le dos et les clefs dans les mains, j'ai pensé très sérieusement : « je vais les enfermer à clef et me barrer en courant... » Bon heureusement je n'ai pas eu assez de réactivité pour mettre en application cette idée courageuse, et j'ai donc fait face à mon public. J'ai passé les premiers instants en ayant l'impression d'être dans un de mes nombreux cauchemars où j'imaginais le pire scénario pouvant se produire en classe, les enfants se foutant de ma gueule, et se foutant SUR la gueule par la même occasion.


Et puis, petit à petit... sans que je comprenne vraiment comment, les choses ont changé. Alors au début, je braillais, ils crisaient, et la tension était palpable dans l'air. Puis, ils se sont calmés, je me suis calmée... ou le contraire, allez savoir... Ce que je sais, c'est qu'au bout d'un moment non seulement le calme s'est mit à régner de temps en temps en classe, mais même quelquefois, l'ambiance s'est améliorée, des sourires se sont esquissés. Rassurez-vous, je ne vous dirai pas que ça c'est terminé comme dans Hartley cœur à vif. Car avec ces enfants là, le bonheur côtoie l'enfer chaque seconde de la journée. Avec eux, en un instant tout peut basculer... Des fois on va devenir dingue car la gamine à qui on dit pour la 300ème fois de se moucher s'essuie vaguement la morve dans sa main en léchant ses doigts après. Mais des fois il suffira d'un regard, d'un sourire pour que tout change. Maintenant, on ne peut pas faire avec eux ce qu'on ferait avec des enfants « normaux ». Pendant une séance, Damien* va se barrer pour se cacher sous la table pour « me faire une blague » ou alors péter les plombs et se mettre à frapper tout ce qui bouge. Reda va débiter 25 insultes à la seconde, et dès que je vais lui adresser la parole va me répondre « putain c'est bon vas-y » avec forces soupirs et gestes violents. Elise va venir me voir en pleurant parce que des souvenirs des traumatismes qu'elle a vécu lui reviennent en surface et la submergent. Farah va consciencieusement manger ses crottes de nez et Dalanda jouer la caïd en me cherchant verbalement. Mais parfois... parfois il y a des moments de grâce. Parfois, Djibril, gamin ultra-violent, provocateur et perturbé par l'école va venir me montrer son travail. Je vais lui assurer que c'est bien, qu'il a fait du bon boulot et son sourire va aller décrocher ses oreilles et faire chavirer mon petit cœur sensible par la même occasion. Parfois, Damien le « monstre » de la classe va baisser la tête et me dire « oui maîtresse », et d'un coup j'ai l'impression que je pourrais déplacer des montagnes.


Deux jours s'écoulent, et quelque chose est différent chez moi. Moi qui suit d'ordinaire stricte avec les mômes, stressée comme pas deux, je laisse passer des choses énormes. Sans m'en rendre compte,je m'adapte... pire, je m'attache.Quand dans une classe normale je vais disjoncter pour une vague moquerie, là ça va être « ouais non Damien pose la hache et prend la batte de baseball plutôt ça lui fera moins mal. » Et bizarrement, mon calme commence à les atteindre. Le troisième jour, j'accomplis même un petit miracle: j'arrive à les intéresser. Alors bon c'est sûr ils se jettent à 12 sur le tableau, ils veulent triturer les images qui leur plaisent, gueulent pour prendre la parole. N'importe qui rentrerait dans la classe à ce moment là hallucinerait du bordel. Mais pour moi, c'est différent. Pour moi, c'est une victoire sur moi-même, sur mes peurs, sur mes préjugés. Ces enfants dont personne ne veut, qui font peur même au sein de l'école, ces gamins qui pour certains se retrouvent à dealer le soir dans la cité, ces mêmes gamins sont en train de s'extasier sur quelque chose qu'on apprend. Ces gamins qui haïssent l'école plus que n'importe qui sont en train de prendre du plaisir. Alors oui bien sûr, c'est une minuscule victoire dans un océan de galère. Mais malgré tout, malgré les moments où j'en ai chié, où j'ai paranoié, j'ai ressenti comme une vague de tristesse quand est venue l'heure de les quitter. Quand Dalanda la provocatrice m'a dit que ça aurait été « trop bien que je reste 3 semaines au lieu d'une », quand elle a ajouté avec un large sourire que « on va trop vous manquer hein, maîtresse ? » j'ai réalisé qu'elle avait raison. La classe la plus dure de cette cité obscure va sérieusement me manquer.


Ces enfants dont je ne voulais surtout pas comme élèves, ces enfants que je ne voyais même pas comme des enfants mais comme des délinquants, presque comme des « freaks », ces enfants m'ont apporté bien plus que ce que je ne leur ai donné. En une semaine avec eux, j'ai appris plus qu'en un an à l'IUFM. Et même si je ne suis toujours pas prête à demander ce type de classe à l'année, même si j'ai conscience des difficultés, je suis heureuse d'avoir vécu (et survécu) à cette expérience, et... pourquoi pas un jour recommencer.


PS: Une spéciale dédicace et un grand merci à Camille, l'AVS qui m'a vraiment aidé dans cette expérience, et bon courage à elle pour la suite des évènements !


*même si je ne pense pas que des parents tombent un jour sur cet article, j'ai bien sûr changé le nom des enfants pour préserver leur anonymat.