07.10.2008

... ou comment j'ai survécu à la Clis

Clis... Encore un gros mot de l'éducation nationale pour désigner pudiquement les « classes d'intégrations scolaire ». Comprendre les classes d'handicapés mentaux. Comprendre en réalité les classes « poubelles » où l'on trouve il est vrai quelques handicapés mais surtout les gamins perturbateurs, voire futurs délinquants et tellement ingérables qu'on est obligé de les sortir des classes normales. sauvons_les_clis_logo.jpgEn tant que prof débutante et remplaçante, je suis amenée à faire n'importe quel type de poste. Et quand je dis n'importe quel type... J'ai eu le doit à cette affectation d'une semaine en Clis parce que j'avais refusé un autre remplacement 10 fois pire, au collège celui là... donc j'étais au final soulagée d'avoir échappé aux « caïras » adolescents. Par un semi-hasard, le samedi matin avant la fameuse semaine, je croise la titulaire de la classe (une débutante comme moi) lors d'une des conférences à la con auxquelles nous sommes tenus d'assister. Celle-ci me rassure profondément en me déclarant « tu vas en chier, c'est trop des fous et ils mettent la misère aux remplaçants. » Je vous laisse aisément deviner l'état d'esprit serein dans lequel mon week-end s'est déroulé...


Arrive le lundi matin. L'école comme toujours est au fin fond d'une cité, les locaux sont dignes d'un mauvais sujet du JT de TF1, les adultes fument clope sur clope et les gamins se foutent sur la gueule. Je découvre rapidement la classe qui va être la mienne. Des fous m'avait-on dit, et à vrai dire le mot est faible... les insultes fusent aussi vite que les coups de poing, ça s'étrangle en classe et ça répond aux adultes avec un aplomb à faire pâlir Joey Starr... ajoutez à ça des enfants plus jeunes et vraiment handicapés qui ne comprennent rien à la vie, qui ont une hygiène déplorable et l'autonomie d'un bichon de deux semaines à qui on aurait cassé deux pattes et vous aurez une vague idée de ce à quoi ressemble une Clis. Je monte donc les escaliers avec mes élèves, les jambes tremblantes. Ils m'échappent aussitôt en courant dans les couloirs comme des forcenés. Après les avoir rattrapé péniblement, j'ouvre la porte de la classe.... Il est étonnant de constater comme dans les moments critiques, on pense à des choses bizarres. Sur le pas de la porte, mon sac encore sur le dos et les clefs dans les mains, j'ai pensé très sérieusement : « je vais les enfermer à clef et me barrer en courant... » Bon heureusement je n'ai pas eu assez de réactivité pour mettre en application cette idée courageuse, et j'ai donc fait face à mon public. J'ai passé les premiers instants en ayant l'impression d'être dans un de mes nombreux cauchemars où j'imaginais le pire scénario pouvant se produire en classe, les enfants se foutant de ma gueule, et se foutant SUR la gueule par la même occasion.


Et puis, petit à petit... sans que je comprenne vraiment comment, les choses ont changé. Alors au début, je braillais, ils crisaient, et la tension était palpable dans l'air. Puis, ils se sont calmés, je me suis calmée... ou le contraire, allez savoir... Ce que je sais, c'est qu'au bout d'un moment non seulement le calme s'est mit à régner de temps en temps en classe, mais même quelquefois, l'ambiance s'est améliorée, des sourires se sont esquissés. Rassurez-vous, je ne vous dirai pas que ça c'est terminé comme dans Hartley cœur à vif. Car avec ces enfants là, le bonheur côtoie l'enfer chaque seconde de la journée. Avec eux, en un instant tout peut basculer... Des fois on va devenir dingue car la gamine à qui on dit pour la 300ème fois de se moucher s'essuie vaguement la morve dans sa main en léchant ses doigts après. Mais des fois il suffira d'un regard, d'un sourire pour que tout change. Maintenant, on ne peut pas faire avec eux ce qu'on ferait avec des enfants « normaux ». Pendant une séance, Damien* va se barrer pour se cacher sous la table pour « me faire une blague » ou alors péter les plombs et se mettre à frapper tout ce qui bouge. Reda va débiter 25 insultes à la seconde, et dès que je vais lui adresser la parole va me répondre « putain c'est bon vas-y » avec forces soupirs et gestes violents. Elise va venir me voir en pleurant parce que des souvenirs des traumatismes qu'elle a vécu lui reviennent en surface et la submergent. Farah va consciencieusement manger ses crottes de nez et Dalanda jouer la caïd en me cherchant verbalement. Mais parfois... parfois il y a des moments de grâce. Parfois, Djibril, gamin ultra-violent, provocateur et perturbé par l'école va venir me montrer son travail. Je vais lui assurer que c'est bien, qu'il a fait du bon boulot et son sourire va aller décrocher ses oreilles et faire chavirer mon petit cœur sensible par la même occasion. Parfois, Damien le « monstre » de la classe va baisser la tête et me dire « oui maîtresse », et d'un coup j'ai l'impression que je pourrais déplacer des montagnes.


Deux jours s'écoulent, et quelque chose est différent chez moi. Moi qui suit d'ordinaire stricte avec les mômes, stressée comme pas deux, je laisse passer des choses énormes. Sans m'en rendre compte,je m'adapte... pire, je m'attache.Quand dans une classe normale je vais disjoncter pour une vague moquerie, là ça va être « ouais non Damien pose la hache et prend la batte de baseball plutôt ça lui fera moins mal. » Et bizarrement, mon calme commence à les atteindre. Le troisième jour, j'accomplis même un petit miracle: j'arrive à les intéresser. Alors bon c'est sûr ils se jettent à 12 sur le tableau, ils veulent triturer les images qui leur plaisent, gueulent pour prendre la parole. N'importe qui rentrerait dans la classe à ce moment là hallucinerait du bordel. Mais pour moi, c'est différent. Pour moi, c'est une victoire sur moi-même, sur mes peurs, sur mes préjugés. Ces enfants dont personne ne veut, qui font peur même au sein de l'école, ces gamins qui pour certains se retrouvent à dealer le soir dans la cité, ces mêmes gamins sont en train de s'extasier sur quelque chose qu'on apprend. Ces gamins qui haïssent l'école plus que n'importe qui sont en train de prendre du plaisir. Alors oui bien sûr, c'est une minuscule victoire dans un océan de galère. Mais malgré tout, malgré les moments où j'en ai chié, où j'ai paranoié, j'ai ressenti comme une vague de tristesse quand est venue l'heure de les quitter. Quand Dalanda la provocatrice m'a dit que ça aurait été « trop bien que je reste 3 semaines au lieu d'une », quand elle a ajouté avec un large sourire que « on va trop vous manquer hein, maîtresse ? » j'ai réalisé qu'elle avait raison. La classe la plus dure de cette cité obscure va sérieusement me manquer.


Ces enfants dont je ne voulais surtout pas comme élèves, ces enfants que je ne voyais même pas comme des enfants mais comme des délinquants, presque comme des « freaks », ces enfants m'ont apporté bien plus que ce que je ne leur ai donné. En une semaine avec eux, j'ai appris plus qu'en un an à l'IUFM. Et même si je ne suis toujours pas prête à demander ce type de classe à l'année, même si j'ai conscience des difficultés, je suis heureuse d'avoir vécu (et survécu) à cette expérience, et... pourquoi pas un jour recommencer.


PS: Une spéciale dédicace et un grand merci à Camille, l'AVS qui m'a vraiment aidé dans cette expérience, et bon courage à elle pour la suite des évènements !


*même si je ne pense pas que des parents tombent un jour sur cet article, j'ai bien sûr changé le nom des enfants pour préserver leur anonymat.


Commentaires

J'ai toujours pensé que prof, c'était un sacerdoce.
Chapeau !

(Un fils de et conjoint de.)

Ecrit par : Comme une image | 07.10.2008

Merci ! Un sacerdoce ptet pas, mais il faut s'accrocher en tous cas !

Ecrit par : Netzah | 07.10.2008

Courage à toi. J'ai toujours eu tendance à croire que les enfants dits "à problèmes" réservent de bien belles surprises.

Ecrit par : britBrit | 08.10.2008

Suis pas prof. Juste maman. Tu écris (je dis "tu" parce que si même Maester peut le supporter j'imagine que toi aussi ?) formidablement bien, avec dynamisme et entrain, ta plume est vivante et vraie et ça sent la craie et le sang. On y est avec toi dans cette classe de cauchemar. Raconte encore !

Ecrit par : Mariléti | 08.10.2008

@Britbrit: c'est vrai. Cette semaine à leur contact en a vraiment été la preuve !

@Mariléti: Je vais rougir :D Merci pour ton comm et bienvenue ici !

Ecrit par : Netzah | 08.10.2008

Habituellement tu es SCF (sans classe fixe) ?
Tu es en région parisienne ?

Ecrit par : Mariléti | 08.10.2008

Oui exactement ! Je suis remplaçante en fait, et dans le 94.

Ecrit par : Netzah | 08.10.2008

Ah ouais pas facile le 9-4 ... ai vécu à Choisy et Orly dans mon jeune temps ;)

Ecrit par : Mariléti | 10.10.2008

Bonjour,
Ton billet très pessimiste au début est plutôt enthousiasmant dans sa conclusion. Le problème dont tu n'es pas responsable : le manque de formation et de préparation. C'était peut-être une clis de type 1 (troubles importants des fonctions cognitives) si c'est ça je trouve que pour une première c'est génial. L'enseignement à des élèves en situation de handicap ça peut donner de très bons résultats pas seulement pour eux, alors pourquoi ne pas poursuivre l'expérience?

Bon courage

Ecrit par : kolosyki | 16.10.2008

C'était effectivement une clis 1 (je vois que tu as l'air de t'y connaître !) mais comme je le dis au début de l'article, c'est assez relatif comme concept... en effet, en ZEP tu vas avoir plus de gamins à problèmes que de vrais handicapés. Maintenant pour continuer là dedans, je pense malgré tout qu'il vaudrait mieux des gens plus expérimentés que des débutants comme moi, et malgré tout le positif que l'expérience a finalement eu sur moi, je pense qu'il ne faut pas y rester trop longtemps, ça finit par te bouffer. Déjà le contexte "cité" est assez déprimant, et devoir gérer avec la violence au quotidien, ça finit par te perturber légèrement !
Par contre j'aimerais bien un jour bosser avec les handicapés moteurs, et je ne lâche pour l'instant pas cette idée !

Ecrit par : Netzah | 16.10.2008

un boujou de la clis ptite prof !!!
les gamins retourne en récré...un peu d'air, enfin,ils sont délivrés!!! et qu'est ce qu'il m'ont dit!!! tu va pouvoir enfin faire ta pause!!!
a moi,les récrés!!!!!

Ecrit par : maki | 12.11.2008

Yes bonne nouvelle ! Espérons qu'ils étrangleront pas trop les CP. Profite bien de tes pauses !

Ecrit par : Netzah | 12.11.2008

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